Florence Ferucci

Un mètre ?

L’art de brouiller les pistes avec des repères

dimanche 19 avril 2020, par Flaz

La distance magique d’un mètre de distance entre deux personnes a pris valeur de norme dans une gestion aussi brouillonne qu’autoritaire de la pandémie de Covid-19. À force d’être martelée, elle finit par acquérir une valeur propre, affranchie de toute argumentation. Passons sur l’invraisemblable dénomination de la catégorie des mesures auxquelles elle est rattachée, la « distanciation sociale », pour interroger deux secondes sa justification sous-jacente.

Afin d’éviter tout faux-débat, cette distance sanitaire est utile. Mais « utile » ne veut pas dire suffisante, ni que son utilité soit uniforme, applicable à tout, en toutes circonstances. Autrement dit, cette distance de 1 mètre n’est pas douée de pouvoirs magiques.

Les modes de transmission du virus faisant consensus sont la transmission aérienne, le contact direct et le contact indirect. Sur les deux derniers, on conçoit aisément que la distance soit, sous certaines conditions, un facteur déterminant.

Contact

Concernant le contact direct, l’inscription d’une distance sanitaire minimale dans la routine des interactions sociales protège efficacement des contacts involontaires. Pour deux adultes statiques, il est évident que la distance de un mètre, fut-elle matérialisée au sol, ne suffit pas, techniquement, à empêcher le contact direct. Toutefois, en faisant de l’entretien de cette distance un objet d’attention, on limite considérablement le risque de contact involontaire. Le mécanisme est tout aussi efficace en l’absence de marques au sol bien qu’il soit établi que l’immense majorité des personnes est incapable d’estimer la distance réelle séparant deux personnes. La distance de un mètre perd en efficacité technique si l’on prend en compte le contact indirect avec des artefacts transportés par les personnes [1] mais on peut raisonnablement faire confiance au mécanisme psychosocial de rappel pour contrebalancer cette moindre efficacité technique.

Dès lors où les personnes sont en mouvement, on ne compte plus les situations où cette distance fétiche perd de son efficacité sanitaire. Les plus évidentes sont les transformations des mouvements (trajectoires, arrêts, accélération…) ou la dynamique du corps et des artefacts, liée au mouvement qui élargit la surface occupée par chaque personne. Cette perte d’efficacité est non seulement technique mais aussi psychosociale étant donné qu’elle réclame plus d’attention et engage une moindre capacité des personnes à appréhender le volume dynamique qu’elles occupent dans l’espace.

Aérien

La pertinence de cette distance devient une farce lorsqu’on la confronte à la transmission par voie aérienne, même en la limitant à deux personnes en interaction directe ou en pleine conscience de leur proximité.

D’une part, tous les tests rendus publics mettent en évidence que la portée de projection des postillons et autres micro-gouttelettes susceptibles de transporter le virus sont de plusieurs mètres [2]. Une des croyances justifiant de négliger cette évidence est la magie de la « dispersion ». Comme souvent, la pensée magique contemporaine se nourrit de savoirs établis en les transposant en dehors du champs où leur est reconnue cette qualité de "savoir". En l’occurrence, le schéma inconscient est celui de la formule du volume de la sphère, au mieux combinée à la notion de gaz parfait selon lesquelles le risque de transmission décroîtrait avec le cube de la distance entre deux personnes. Autrement dit, le risque de contamination serait 8 fois moins important à 1 mètre qu’à 50 centimètres. C’est nettement moins réconfortant lorsqu’on quitte ce monde imaginaire pour considérer notre environnement quotidien, dans sa variété comme sa complexité [3] . Pour s’en convaincre, quelques considérations de bon sens suffisent.

Si les micro-gouttelettes sont des vecteurs, elles sont elles mêmes transportées par l’air. Or, en extérieur, c’est pure absurdité que de considérer l’air environnant comme statique. Le mouvement de l’air environnant se combine au mouvement d’air produit par les personnes qui lui même se combine à la cinématique propre imprimée aux gouttelettes. Pour le dire simplement, un légère brise suffit à mettre à terre le schéma imaginaire d’un milieu statique. Là encore, si l’on veut garder son sérieux, il faut se garder de l’image idéale d’un écoulement laminaire tel que présenté dans une exercice de physique élémentaire. Le tout se déroule dans un environnement doté d’une architecture, des flux générés par des systèmes de ventilation, des mobiles en mouvement, etc.

En intérieur, qu’il s’agisse de « courants d’airs » [4], de ventilation ou de chauffage, rien ne justifie de considérer que l’air est statique. Là encore, la complexité du mobilier combiné au déplacement de personnes rend caduque tout modèle simplifié, tant les écarts de vitesse induits peuvent être importants.

Dans les transports collectifs (bus, métro, ascenseur, taxi…), le mouvement relatif de l’air mécaniquement induit par le mouvement du véhicule interdit purement et simplement l’application d’un modèle statique. L’air plus ou moins cloisonné dans un wagon lancé à 50 km/h se déplace à 19m/s et poursuivra plus ou moins sur sa lancée lorsque que la rame s’arrêtera [5] ! Ajoutons à cela des fenêtres, des ouvertures de portes, des déplacement de personnes et le fait qu’une part importante du brassage d’air se produit dans un habitacle quelque peu confiné…

Un bel exemple de décision prétendument rationnelle prise sur ce fatras d’invraisemblances est la sur-restriction des sorties pour activités sportives entre 19h et 10h, prises dans plusieurs territoires et maintenues à Paris. Elle crée une concentration aussi facilement observable que prévisible de personnes courants à contre-sens ou en file indienne, respirant puissamment et mettant respectivement à leurs disposition mutuelle tout ce qu’elles peuvent exhaler de micro-gouttelettes comme de postillons. On aurait voulu éradiquer la population sportive de Paris qu’on ne s’y serait pas pris autrement. Les équipements sportifs de la capitale sont-ils à ce point sous-dimensionnés qu’il faille en venir ce type de mesure radicale ?

Plus sérieusement, on ne peut pas dire que l’on soit noyées par les rapports d’études, les tests de laboratoires, les modèles réalistes, les mesures in situ qui permettent d’établir une ou des distances sanitaires efficaces contre la transmission aérienne du virus. En la matière, la distance de 1 mètre est tout aussi infondée en extérieur statique que celle de 2 mètres ou d’une rangée sur deux dans des transports collectifs.

La vérité est qu’il n’est même pas sûr que l’on puisse établir des distances sanitaires efficaces qui soient d’une quelconque utilité pratique tout en définissant des conditions de mise en œuvre assimilables et donc applicables par les personnes auxquelles elles seraient adressées. Mais est-ce si grave ? Oui et non…

Dans la mesure ou cette opacité souligne le fait que de prétendus arguments scientifiques sont suggérés pour justifier l’indéfendable, pour éviter que les bonnes questions soient posées, il y a un déni manifeste de démocratie. Une règle de base de la propagande est qu’il est préférable d’apporter, ou mieux d’induire, des semblants de réponses à de mauvaises questions tant que cela permet de placer hors champs les questions qui dérangent. Or, la réponse à la question de la distance sanitaire adéquate contre la propagation aérienne n’est pas plus cruciale que ne l’est la question elle-même. Pour la bonne raison qu’il existe déjà une solution éprouvée à ce type de propagation.

Des masques

Empêtré depuis le début de la crise sanitaire dans le saccage organisé du système de santé qui s’est traduit par l’absence d’équipement de protection reconnus, la question des masques (l’insuffisance criante) ne cesse de revenir dans le débat, malgré toutes les manœuvres, fausses promesses et vrais mensonges largement relayés par les outils officiels de propagande. Le faits sont têtus.

Mais on voit déjà comment la propagande investit progressivement le champ qu’elle s’emploie désormais à contenir, faute d’être parvenue à le rayer de la carte. À l’instar de la questions des distances, il s’agit de vider les mots de leur sens. Le « mètre », étalon des distances de sécurité, est alors remplacé par le « masque ». On voit fleurir promesses et slogans : « nous aurons assez de masques pour tout le monde »,« nous visons l’autosuffisance en masques », « les masques ont été commandés »… Passons sur le fait que les dates, les volumes, les publics, les contextes d’utilisation n’étant pas précisés [6], ceux qui émettent ou propagent ce type de déclaration sont incapables d’apporter une démonstration planifiée de l’adéquation des volumes aux besoins. Mais revenons au masque lui-même.

Le masque qui protège la personne qui le porte est un masque FFP2. Point barre ! Certes le risque zéro n’existe pas mais le débat quant à l’efficacité de ces masques n’existe pas plus… Comme tout matériel, il requiert une formation concernant aussi bien sa mise en œuvre que ses conditions d’utilisation. Il suffirait d’allouer 1/10è du temps d’antenne et de production officielle sur les réseaux sociaux consacrés à entretenir l’émerveillement collectif devant les masques « alternatifs » pour assurer une large diffusion des meilleures pratiques en matière d’utilisation des FFP2.

Il s’agit de préparer coûte que coûte le sauvetage du capitalisme c’est-à-dire le plus tôt possible et par tout moyen que l’on parviendra à imposer, suggérer, acclimater. Cela vaut bien que l’on balaie les connaissances acquises et largement partagées sur les risques encourus en portant des masques aux moindres qualités. L’affirmation du caractère impératif de cet objectif —aussi inutile et dangereux pour l’humanité— mérite bien que soient déployés les moyens de persuasion disponibles pour établir ce raisonnement à deux balles : les masques FFP2 protègent or les masques FFP2 et les masques barrière sont des masques donc les masques barrière protègent. Dans ces conditions, pourquoi s’encombrer de telles distinctions ? « Un masque est masque », de même qu’« un chat est un chat » et les « poules seront bien gardées ». 10 000 ans d’histoire depuis le début du néolithique pour accoucher d’un tel raisonnement ? Ça sent l’escroquerie… [7]

Besoins socialement indéfinis, échéances allusives, moyens indéterminés, plan de sortie inexistant : pour chacune des questions non posées ou non « répondue », des vocables sont forgés, arraisonnés, détournés, neutralisés. Les éléments de base du discours étant installés, il ne reste plus qu’à les tricoter de toutes les manières possibles et à les marteler. Cette entreprise ne vise qu’à une chose : acclimater les esprits à l’idée qu’il faudra retourner travailler dans des conditions dangereuses que rien ne justifie si ce n’est la restauration des profits et l’incurie des gouvernants.

Nos vies valant plus que les profits des uns et l’impunité de autres, nous ne nous excusons pas de ne pas adhérer à leur agenda guerrier. Car à défaut de disposer d’une stratégie de sortie crise ils ont un calendrier en tête : le plus tôt possible. Pour primitif qu’il soit cet objectif ne doit pas être pris à la légère. Ce « plus tôt possible » n’est pas une date unique et arrêtée. Dans chaque secteur d’activité, il signifie « dès que le patronat et l’État pourrons socialement et politiquement l’imposer » ; le rendre acceptable n’étant qu’un des moyens possibles.

Le date du 11 mai n’est que l’officialisation de la déclaration d’une guerre de classe qui n’a pas cessé une seule seconde depuis l’arrivée du virus, entre les salarié⋅es mort⋅es au travail, la réquisition des biens personnels au bénéfice du capital, en passant par les ordonnances anti-sociales et anti-démocratiques. Notre combat n’a jamais cessé et ce que sera ou pas le 12 mai ne se construira pas le 11. Il sera le résultat de ce que nous aurons construit au quotidien, de l’indépendance de classe dont nous aurons su nourrir nos résistances et de nos luttes aux prémisses de l’offensive patronale jusqu’à ce jour. Et pour tout ce que nous n’avons pas su, pas pu ou pas eu le temps de faire, le 20 avril est une date qui sonne assez bien pour s’y mettre.

P.-S.

Article rédigé le 19 avril 2020.

Un article intéressant rend compte des résultats d’une étude de terrain sur la propagation voie aérienne et ses dérivées. Publié par la revue "nature", le 27 avril : https://www.nature.com/articles/s41586-020-2271-3_reference.pdf

Notes

[1Vêtements, sacs, nourriture…

[2Par exemple, lire : "A Sneeze", New England Journal of Medicine.

[3Dès que les scientifiques grattent un peu, ils mettent en évidence que la durée du vie du virus dans les aérosols est de plusieurs heures, que ces aérosols peuvent être produits par la simple parole ou même la respiration, que ces fichus aérosols refusent de tomber pas par terre comme la pomme de Newton….

[4Circulations d’air non planifiées.

[5Une expérience faite quotidiennement par des millions de personnes (en temps ordinaire) en matière d’odeurs

[6Avec la rigueur qui conviendrait, au vu des enjeux.

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